BioSpectra : un développement des affaires... écologique

PME | mai 2009 BioSpectra : un développement des affaires... écologique

Il y a trois ans, BioSpectra changeait de propriétaires et opérait un virage majeur dans son développement en créant une marque de produits ménagers écologiques. Retour sur ce parcours et sur la vision de son nouveau président.
 

À l'aube de son 10e anniversaire, en 2006, BioSpectra a connu un changement de trajectoire majeur : alors que ses anciens propriétaires cherchaient à vendre l'entreprise, Jean-François Bernier et Benoit Lord se sont porté acquéreurs. Objectif : utiliser l'expertise de cette PME qui commercialisait un unique produit -- un bio-absorbant -- pour développer le marché des produits ménagers écologiques. "J'ai toujours eu la fibre entrepreneuriale, dit Jean-François Bernier, président (photo). Mais mon objectif n'était pas tant d'être en affaires, que de faire des affaires responsables. Par le passé, les gens travaillaient pour manger. Puis on a aussi voulu avoir du temps pour sa vie personnelle. Maintenant, on veut que le travail soit en adéquation avec ses valeurs, que ce dans quoi on dépense ses énergies soit louable. A l'image de ma génération, je voulais m'impliquer dans une PME à vocation écologique." Ce qu'il entreprit en 2006, de retour à Montréal après plusieurs séjours à l'étranger, notamment en Allemagne et au Mexique pour ses études, puis à nouveau en Allemagne et aux États-Unis pour Bombardier.

Les deux nouveaux dirigeants partaient d'un constat : très peu de produits écologiques étaient disponibles en grande surface, ou alors dans des sections spécialisées et peu accessibles ; de plus, ces produits s'adressaient avant tout à des convaincus. "Sans oublier que ces produits étaient généralement peu attrayants visuellement, plus chers et pas toujours efficaces. Notre credo a donc été de chercher à offrir des produits écologiques, à tarif compétitif et facilement disponibles."

Jean-François Bernier et Benoit Lord ne venant pas de cette industrie, l'historique de BioSpectra s'avérait un atout majeur pour assurer le développement : l'entreprise était en effet en relation avec les fournisseurs de matières premières ainsi qu'avec les grands détaillants tels que Loblaw, Jean Coutu et autres Rona ; et les employés eux-mêmes possédaient une connaissance du secteur indispensable au succès de ce virage stratégique. Ainsi, quelques mois après l'acquisition, BioSpectra a mis sur le marché sa première gamme de produits nettoyant multisurface : la marque Attitude était née. "On a analysé le cycle de vie des produits que l'on voulait commercialiser : sélection des matières premières, impacts sur la santé et l'environnement, le contenant, etc."

L'approche de BioSpectra est d'étudier l'offre disponible sur le marché, puis de s'atteler à concevoir un produit "écologique", autrement dit "moins dommageable pour l'environnement". "Nous regardons ce qui se fait dans les produits conventionnels, ce que font les concurrents 'bios', ce qu'il est possible de faire, puis nous cherchons à aller plus loin dans la démarche." Avec bien sûr le souci d'offrir un produit qui est non seulement "vert", mais aussi efficace. "La recherche d'ingrédients est très ardue, ce qui fait que certains lancements de produits ont été retardés. C'est facile de fabriquer un produit bio, il est plus difficile d'en fabriquer un qui fonctionne."

Quelques mois plus tard, en 2007, l'entreprise poursuit son développement en lançant des produits pour la lessive et pour la vaisselle. Nouveau défi à l'horizon : crédibiliser la démarche de l'entreprise alors que la vague "verte" commence à déferler sur le consommateur. "Nous étions fiers des attributs écologiques de nos produits, mais on voyait combien toutes ces notions devenaient de plus en plus confuses sur le marché ; les termes 'écologique' ou 'vert' ne sont pas des appellations contrôlées dans le secteur non alimentaire. C'est pourquoi nous avons voulu faire certifier nos produits par Eco-logo : même si notre démarche va plus loin que les critères exigés, cette certification permet tout de même d'offrir au consommateur une indication à laquelle il peut se fier." À cet égard, BioSpectra se donne une ligne stricte : tous ses produits doivent être certifiés. "Généralement, les entreprises ont des produits certifiés, et d'autres qui ne le sont pas ; nous, nous voulions que tous nos produits le soient. Si bien qu'aujourd'hui, nous ne mettons aucun nouveau produit en marché tant qu'il n'a pas obtenu la certification Eco-logo." Une démarche qui, selon Jean-François Bernier, constitue aussi un moyen d'assurer l'avenir de l'entreprise et de prévenir d'éventuelles pressions des groupes environnementaux.

"L'enjeu pour la PME  que nous sommes est de communiquer notre démarche aux consommateurs. En ce sens, la certification EcoLogo est à double tranchant puisque certains concurrents l'ont aussi, mais le consommateur ne voit pas en quoi notre produit va plus loin. Par exemple, notre liquide vaisselle ne contient ni dérivé pétrochimique, ni sulfate."

Trois ans après son grand virage, BioSpectra est en pleine croissance : les produits Attitude sont vendus dans plus de 3000 points de vente au Canada et 500 aux États-Unis, et l'entreprise a ouvert en début d'année un entrepôt à Anvers afin d'attaquer le marché européen. Si bien que, outre l'approche écologique adoptée pour ses produits, l'entreprise a voulu réduire l'empreinte environnementale de ses propres activités ; en 2008, elle a procédé à son bilan carbone. "Nous avons analysé toutes les étapes de notre activité, incluant la sélection, la provenance et le transport des ingrédients, ainsi que la fabrication des produits." BioSpectra a même contacté tous ses partenaires et sous-traitants -- soit près d'une centaine d'entreprises ! -- , pour leur expliquer sa démarche et obtenir de leur part certaines données nécessaires au calcul de ses émissions. "Par exemple, nous avions besoin de connaître la consommation énergétique de telle machine d'embouteillage." Cet exercice a permis à l'entreprise d'identifier les zones de ses processus sur lesquelles elle pouvait le plus facilement avoir un impact positif "en planifiant mieux et en repensant notre chaine d'approvisionnement, dans laquelle nous avons considérablement réduit le transport, notamment en centralisant nos opérations. Par exemple, aujourd'hui, les bouteilles et les produits sont fabriqués au même endroit." Idem en ce qui concerne le transport des produits finis, BioSpectra n'envoyant par exemple plus jamais de camions non pleins à Vancouver, modifiant même parfois sa planification afin d'utiliser le train au lieu du camionnage. "Cela a d'ailleurs eu un effet de sensibilisation dans notre réseau d'affaires puisque certains partenaires nous demandent maintenant de venir faire une présentation chez eux, à l'attention de leurs dirigeants. Cela crée beaucoup de fierté pour nos employés." En moins de six mois, l'entreprise a réussi à réduire de 11% ses émissions de GES, sur une cible de 25% qu'elle s'est fixée d'ici à la fin de 2010. La différence est compensée grâce à des plantations d'arbres effectuées par l'organisme Jour de la Terre, dont BioSpectra est partenaire. "Sans oublier que, au-delà de la lutte climatique, tous ces efforts nous permettent aussi de réduire nos coûts."

Quel message peut-il envoyer à d'autres gestionnaires d'entreprise qui ne savent pas comment aborder le développement durable ? "On peut le voir comme une contrainte ou comme une opportunité ; celle de contribuer, d'être un facteur positif dans sa communauté ou dans la société en général. La fierté qui émane de cette démarche est bien plus grande que celle d'avoir une augmentation de 3% de son bénéfice net !" "Et si ca ne vous interpelle pas personnellement, pensez à vos petits-enfants ! J'ai peur du jour où ils nous diront que nous vivions à la préhistoire, que notre modèle économique était basé sur ‘on détruit-on achète', dans le seul but d'avoir un PIB en croissance."

 Outre les modèles économiques qu'il veut voir totalement réinventés, Jean-François Bernier considère que l'on doit se tourner vers de nouveaux "héros", mettant davantage l'accent sur le leadership et l'honneur. "On a beaucoup idéalisé la richesse personnelle, l'homme le plus riche du monde, etc. Moi j'ai trouvé un autre héros en allant au Sommet du millénaire : pour moi, quelqu'un comme Daniel Germain [ndlr : fondateur du Club des petits déjeuners et initiateur du Sommet du millénaire] est un héros, c'est le genre de personne qu'il faut mettre de l'avant. Je vois tellement de professionnels autour de moi qui sont désabusés de leur travail ; ils le font mais ils sentent qu'il leur manque quelque chose. Je crois que l'Humain a au fonds de lui autant de Bon que de Méchant, et qu'il est aussi facile de stimuler l'un que l'autre. Quelqu'un comme Daniel Germain me rend fier, me touche et inspire des milliers de personnes parce qu'il fait des choses bien, au quotidien."

La rédaction